OneMideast in Montreal's La Presse

May 29th, 2010

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Publié le 28 mai 2010 à 05h00 | Mis à jour le 28 mai 2010 à 05h00

Les temps sont durs pour les pacifistes

Agnès Gruda
La Presse

Quand deux peuples ennemis ne peuvent se fréquenter en chair et en os, pourquoi ne pas leur offrir un lieu de rencontre sur le web?

Cette question, c'est le point de départ d'une expérience inédite qui a germé dans l'esprit d'un blogueur montréalais. Et qui a créé, en l'espace de quelques jours, une minitempête dans la blogosphère.

Lancé la semaine dernière, le site OneMideast.org s'adresse aux Syriens et Israéliens de bonne volonté, qu'il invite à remettre en question les préjugés qu'ils nourrissent les uns envers les autres.

La page d'accueil du site fait défiler des images qui semblent tirées d'un guide touristique du Proche-Orient. Un monastère de Haïfa, la grande mosquée de Damas, la plage de Tel-Aviv... Dessous, deux colonnes de texte: à gauche, les obstacles à la paix, tels que les perçoivent les Israéliens.

À droite, les objections syriennes. Et chacune de ces objections est contestée par des contre-arguments du camp adverse.

«Le Golan a une valeur stratégique pour Israël», affirme l'une des objections israéliennes en référence au territoire occupé par Israël depuis 1967. «Croyez-vous vraiment qu'on peut faire la paix avec la Syrie sans qu'Israël se retire du Golan?» réplique un intervenant syrien. L'idée de ce dialogue peut paraître simple. Mais elle ne l'est pas du tout quand on sait que la Syrie interdit tout contact, même téléphonique, avec l'État hébreu.

Un simple tampon israélien dans votre passeport vous empêche d'entrer en territoire syrien et, aux yeux d'Israël, la Syrie représente une sorte de diable no 2, tout juste après l'Iran de Mahmoud Ahmadinejad. Montréalais d'origine syrienne, Camille Otrakji est entré dans ce champ de mines un peu par accident.

Tout a commencé avec un texte qu'il a fait paraître dans le journal israélien Haaretz à l'occasion du 40e anniversaire de l'occupation du Golan. L'article a généré tant de commentaires que l'auteur a poursuivi la discussion sur le site Syria Comment, d'abord dans un forum accessible grâce à un mot de passe: il voulait éviter à tout prix que le débat ne dégénère. Puis, un comité regroupant 10 Israéliens et autant de Syriens a entrepris d'ébaucher la liste des obstacles à la paix, avec arguments et contre-arguments. Enfin, OneMideast.org a été mis en ligne le 19 mai.

De grands journaux, comme The Guardian et Christian Science Monitor, ont salué cette tentative de dialogue virtuel à un moment où les deux vieux ennemis paraissent plus éloignés que jamais. Mais l'événement soulève aussi une vague de fureur. Fonder OneMideast.org équivaut à «uriner sur 2,5 millions d'habitants de Gaza», s'indigne un internaute.

L'instigateur de OneMideast est manipulé par le gouvernement syrien et payé par les Israéliens, accuse un commentateur sur le site All4Syria. Il y a moins de réactions côté israélien.

N'empêche: presque tous les Israéliens qui ont participé à l'expérience ont préféré rester anonymes.

«Les gens ont eu peur quand ils se sont rendu compte que les médias allaient parler de nous», dit Camille Otrakji. Or, le climat politique n'est pas très sain en Israël. Selon un sondage récent, 58% des Israéliens désapprouvent ceux qui critiquent un peu durement leur pays. C'est 10% de plus qu'en 2003! La liberté d'expression a du plomb dans l'aile.

Le blogueur montréalais s'attendait à des réactions négatives, mais jamais aux foudres dont il a été la cible: il croyait que le dialogue mené discrètement avant le baptême officiel avait préparé le terrain. Si la Syrie pouvait tolérer une obscure expérience pour initiés, la donne a changé avec la médiatisation du projet, constate Joshua Landis, spécialiste de ce pays à l'Université de l'Oklahoma, et modérateur de Syria Comment.

Bref: OneMideast.org est un peu victime de son succès. Même si des voix outrées appellent à la censure, le projet se poursuit. Mais Camille Otrakji et Joshua Landis ne se font pas d'illusion. Peu importe leurs efforts, au bout du compte, la paix dépend des décisions des politiciens. Et ceux qui sont au pouvoir aujourd'hui sont loin, très loin, de l'esprit qui anime leur initiative.